Karl Lagerfeld - Three Worlds
Devient-on photographe par vocation ou par nécessité ?
Dans le cas de Karl Lagerfeld, la réponse est simple : il l’est devenu par défi.
Tout commence il y a plus de vingt ans, lorsque, déçu par les photos de presse de sa dernière collection, Karl Lagerfeld décide, sous la bienveillante pression de son collaborateur et ami Eric Pfrunder, de passer de l’autre côté de l’objectif, de coller son oeil à la caméra et de fabriquer lui-même ses images.
Les photographies exposées à la villa Noailles sont donc une illustration, parmi tant d’autres, de l’activité débordante d’un homme de goût et de culture qui a choisi, à travers la mode et la photographie, de mettre en lumière la beauté des lignes, des formes et des couleurs. Un homme dont on peut dire qu’il engage sa vie dans ses images, au jour le jour, avec le seul souci d’inventer, dans la légèreté de l’instant, de nouvelles manières de voir.
Car son credo, c’est voir, tout voir, sans relâche, avec curiosité et gourmandise et, dans ce voir, choisir ce qu’il faut regarder. Dès lors, il peut pratiquer à sa guise portrait, paysage, architecture, nu, et même la nature morte, expression à laquelle il préfère le terme anglais, plus approprié de still life.
Pour la mode, Karl Lagerfeld réalise de nombreux travaux en studio. L’appareil a fort peu d’importance à ses yeux : il travaille indifféremment à la chambre 20 × 25, au 24 × 36 ou au numérique, entouré d’assistants dévoués et motivés. Il choisit ses modèles avec soin et s’efforce de leur donner le meilleur rôle. « On ne doit pas bouffer du modèle », dit-il. « On doit lui donner un esprit. »*1
C’est dans un immense studio semblable à une cathédrale, tapissé de livres soigneusement agencés et classés, que Karl Lagerfeld réalise la plupart de ses images. Il y règne un ordre simple et lumineux. Une petite équipe vit à son rythme, dans une atmosphère chaleureuse où l’humour le dispute souvent au sérieux et à la concentration. C’est un atelier de photographe, ou plutôt de fabricant d’images.
C’est surtout un atelier du regard, où s’élabore une oeuvre singulière.
Nombreux sont les exemples dans l’histoire de la photographie d’artistes aux activités parallèles. Chez Karl Lagerfeld, c’est le dessin qui donne l’impulsion. La ligne précède la forme et la forme épouse la lumière. « Je compose une photo de la même manière que je fais un dessin, mais le jeu de la lumière lui donne une dimension nouvelle *2 ». Ainsi, photographier, ce n’est pas seulement écrire avec la lumière, c’est aussi et surtout composer et dessiner avec elle.
Pour beaucoup de photographes, la prise de vue est une prise de risque. Pas seulement en raison du danger, mais surtout parce que l’instant capté ne se répète pas, ou rarement. Il existe cependant une famille de photographes pour qui la prise de vue n’est qu’une étape dans le processus de la création photographique, un processus qui inclut le laboratoire, le développement et le tirage. Pour ceux-là, le choix du papier est souvent primordial, tout comme celui des encres ou des colorants. Dans ce domaine, Karl Lagerfeld excelle. « Le papier est ma matière préférée, il est le point de départ d’un dessin et le résultat final d’une photo *3 ».
Nourrie par une culture quasi encyclopédique et résolument européenne, son oeuvre se perçoit à la fois comme une recherche incessante de formes et de matières et comme une formidable leçon de photographie. Une leçon qui n’a cependant rien de pesant ni d’académique, leçon légère et pleine de fantaisie, à l’image d’un homme épris de liberté qui aime par-dessus tout emprunter les chemins de traverse. Un maître, au fond, qui pratiquerait avec bonheur, et en permanence, une école buissonnière du regard.

Jean-Luc Monterosso
Directeur de la Maison Européenne
de la Photographie

*1. Entretien avec Eric Pfrunder, Paris, 20 juillet 2010.
*2. Préface du catalogue de l’exposition de la galerie Boulakia, Paris, 1992.
*3. Préface du catalogue de l’exposition de la galerie Boulakia, Paris, 1992.