villa Noailles 1995
Chaque photo est un adieu. Témoin fidèle d’un instant évanoui. C’est ce pouvoir fragile et mélancolique qui m’attache tant à la photographie. La villa Noailles est un endroit intemporellement moderne. Elle a traversé plus de soixante-dix années de notre siècle, en ruine presque, mais sans rides. Elle a été aimée — puis abandonnée —, oubliée et puis un jour on a découvert qu’elle était un symbole parfait pour tout ce qui est considéré « moderne » à la fin de notre siècle.
Le talent de son architecte Rob Mallet-Stevens et l’esprit de son propriétaire le vicomte Charles de Noailles en avaient fait quelque chose de magique.
Elle était la première en France dans son genre, inspirée par le Bauhaus et le mouvement De Stijl (Theo Van Doesburg — un des animateurs de ce groupe y a travaillé plus tard. On lui doit « la pièce pour arranger les fleurs » de la vicomtesse, minuscule cabinet entièrement recouvert d’aplats de formes géométriques de couleurs vives couvrant même le plafond).
On imagine à la villa Noailles une vie idéale et contemporaine en dehors du temps. Elle est à jamais habitée par tous ceux qui y ont vécu ou qui y sont seulement passés : de Buñuel à Man Ray en passant par Dalí et Cocteau. La présence du propriétaire y est plus forte que celle de son épouse, la célèbre Marie-Laure, hôtesse de génie et peintre de talent. Leurs vies ont changé et la guerre a changé la vie. On ne voulait plus être moderne en 1945-1950. Le rêve futuriste des années soixante allait prendre d’autres chemins et d’autres directions. Les Noailles avaient investi de leurs passions d’autres lieux, d’autres maisons et d’autres jardins.Les Mystères du Château du Déle Mystère du Château de Dé tourné ici, ont disparu mais le mystère est resté. L’image de Jacques Catelain, le jeune premier du célèbre film l’Inhumaine de Marcel L’Herbier, dont Rob Mallet-Stevens avait fait les décors, se superpose à celle du vicomte. On y voit évoluer une jeune femme blonde, idéale, diaphane, lumineuse et solitaire à la fois. Son visage serait plus celui d’une Brigitte Helm des années quatre-vingt-dix que celui de l’interprète de l’Inhumaine, la chanteuse Georgette Leblanc. Sa beauté immatérielle a redonné pour un court instant une vie éphémère et poétique à l’endroit. La mode et le monde d’aujourd’hui y semblent à leur place. Les jeunes interprètes de cette vision fugitive ont évoqué par leur beauté des souvenirs qui n’y ont pas eu lieu, mais qu’on y imagine.
Le visiteur croira les apercevoir dans les ruines de ce rêve brisé de la modernité. Cette modernité qui fait de la jeunesse une obligation incontournable. Mais la villa Noailles renaît lentement à la vie. Son décor blessé et ses splendeurs passées s’unissent pour lui donner une force émotionnelle que les choses parfaites et trop achevées n’arrivent pas à exprimer. Elle est vulnérable comme l’instant. La photographie donne à son mystère une nouvelle dimension. L’image anoblit et poétise les marques du temps et laisse à l’imagination une marge de rêve que la réalité lui refuse
facilement. Le jeune visiteur à la fin du livre pleure à l’idée d’un espoir infini et éperdu d’un passé inconnu. La réalité de ce passé ne compte guère. Ne compte que l’appréhension précaire et indéfinissable que l’endroit provoque en lui. L’éphémère de nos rêves est infiniment durable. On croit voir… mais faut-il savoir ? La mémoire imaginaire peut échanger les rôles. Trop s’attacher à la vérité gâche la substance des choses. Le regard intérieur voit souvent davantage et libère des ténèbres, en les débarrassant de la poussière que le « trop-savoir » y pose, les lieux défigurés par la vie. Le crépuscule fait revivre les absences, il poétise la banalité et fait du rêve une sorte d’existence, en effaçant toute trace des mauvais jours au bénéfice des sortilèges du devenir et de l’avenir.

Karl Lagerfeld, 1995